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27 avril 2013 6 27 /04 /avril /2013 20:24

Après le Venezuela, BASTA a mis les voiles sur la Colombie. Nous y sommes restés plusieurs mois, très occupés, du moins assez pour oublier de publier un post sur ce blog...
C'est depuis le Panama où nous sommes actuellement que les souvenirs de notre dernière escale aux pays des FARC se bousculent...
Aujourd'hui, par hasard, en fouillant des dossiers dans un disque dur, je suis tombée sur un vieux texte que j'avais écrit, comme ça, pour moi, en 2002. Nous venions de passer une semaine dans un campement de la guerilla des Forces Armées Révolutionnaires de Colombie, qui négocie aujourd'hui la paix à Cuba.
Or, il y a quelques semaines en réactivant de vieux contacts en Colombie, justement, nous avons appris que le commandant du front qui nous avait accepté à l'époque était mort, que sa copine aussi était morte, que d'autres guérilleras que nous avions interviewé lors de ce séjour pour les magazine ELLE et MARIANNE étaient mortes.
Alors en tombant sur ce vieux texte, j'ai eu envie de le divulguer, tel quel, et je me suis dit que Daniel avait peut-être les dernières photos de ces gens qui ne verront jamais la paix, d'Enesto, de yira, et des autres, tant d'autres...

 

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"Il a laissé sa kalachnikov dans sa camionnette. Il est sorti, décontracté, un rien débraillé et mal rasé, en tenue de camouflage, chaussé de bottes en caoutchouc, ceinturé de pistolets et de grenades dans leurs étuis de cuir noir. Un guérillero de chair et d’os fait toujours frissonné. Mais dès qu’Ernesto a parlé, je suis restée béate, sans voix, un peu gourde. Ce chef de colonne quarantenaire et bedonnant venait de prononcer d’une voix suave « Etes-vous prêts chers amis ? » et il nous fixait de ses yeux clairs de chien battu. En montant dans son véhicule frigorifique sans plaque recyclé en fourgon de transport de troupes, je me suis emmêlé les pinceaux. « Journalistes français », ça il le savait. Et j’ai ajouté, confuse « d’une revue féministe » au lieu de féminine. Lapsus ? Laissais-je entendre mon état d’esprit de parisienne qui venait, à Bogota, d’interviewer toutes les défenseuses de l’égalité des sexes ? En démarrant, Ernesto a viré la tête brusquement, surpris. « Féministe ! » Il a pensé, j’en suis sûre : merde, une chieuse… J’avais voulu lui dire qui nous étions alors qu’il s’en fichait. Il nous faisait confiance un point c’est tout. Cela avait l’air de suffire.

 

Nous étions arrivés la vieille dans un village poussiéreux et déprimant dont nous tairons le nom pour la sécurité de nos interlocuteurs. C’était dimanche, jour de marché, et les paysans allaient venaient dans l’artère principale, une rue en terre défoncée par les poids-lourds débordant et les 4 x 4 déglingués. Le pitt des combats de coqs couvert de tôles rouillées, les épiceries aux étagères clairsemées, les bars à bières, les cantines où l’on ne mange que du bœuf, du riz et des bananes frites, tout était plein. Chaque fenêtre, je me souviens, arborait un étendard mystérieux. Il y avait tellement de guérilleros ce jour-là en ville que j’ai pensé qu’il s’agissait de leur drapeau : la marque de leur contrôle sur ce village sans flic, sans PM, la Police Militaire que l’on appelle aussi la « Putain de Merde ». Mais quelle guérilla ? D’un coté on distinguait, en vert uni avec un brassard rouge, ceux de l’ELN, l’Armée de Libération Nationale ; de l’autre, en camouflage, ceux des FARC, les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie. Ils discutaillaient par petits groupes ci et là au coin des rues. Cohabitaient-ils ? « Vaguement » m’a-t-on discrètement répondu, ajoutant : « Evidemment, ils sont un peu en concurrence… » Ces drapeaux ? « Rien que l’emblème du village. » Pour une raison spécifique ? « La mort d’une de ses fondatrices. » Un assassinat ?  Rires… « En Colombie, parfois, certains arrivent à mourir de vieillesse ! »

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Doña Maria, je crois, s’appelait la défunte tant respectée de cette bourgade conquise à l’allumette, débroussaillée aux brûlis. Tout autour, les montagnes grillées, pelées, carbonisées témoignaient d’une pyromanie ancestrale, d’une ignorance atavique des lois de la nature, voire d’une indolence climatologique. « Ou d’une fainéantise congénitale ! » interprète le procureur public du village. Jeune avocat débarqué de la ville, il raconte comment il s’essouffle à expliquer des notions basiques d’écologie et d’agronomie, à tenter d’organiser les planteurs en coopérative. Mais en vain. « Les paysans du coin préfèrent abattre la forêt que cultiver. Et les rares qui cultivent, crament la forêt… » Ainsi vit-on dans cette bourgade désolée de la cordillère orientale.

 

En ce 3 février 2002, à midi, ce diplômé pimpant nous a entraînés dans une arrière-boutique où la télévision diffusait bruyamment le flash d’information national. « Une sénatrice en campagne abattue par les FARC », annonçait gravement le présentateur cravaté de la chaîne Caracol. Sur le coup, tout le monde s’est tu. Puis une communiste a franchement lancé : « Cette salope était la femme d’un type véreux emprisonné. Elle se la coulait douce avec les fonds de pension qu’ils ont détourné. » Je sais qu’elle est communiste. Elle me l’a dit. Elle appartient au parti clandestin, pas à celui qui a encore un pas de porte et qui défend la paix. Elle soutient la lutte armée depuis que l’aile politique des FARC s’est fait décimée, à partir de 1985, après que le président Belisario Betancur a signé un accord de paix entériné par un cessez-le-feu. La guérilla marxiste c’était alors lancée dans l’arène politique sous l’étiquette Union Patriotique. Mais en 1986 et 1990, ses deux candidats aux présidentielles ont été descendus en pleine campagne. Des milliers d’assassinats ont continué à anéantir le mouvement. « 4000 de nos meilleurs éléments sont morts ! », rage cette militante.

 

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C’est elle qui a parlé de nous à Ernesto après le flash infos. Ce commandant des FARC traversait le village dans sa camionnette distribuant par sa fenêtre ouverte de fermes poignées de main aux paysans. Il était accompagné d’une brune en treillis au visage fin. L’une de ces guérilleras mi-douce, mi-dur, tellement ambivalente, si féminine en dépit de l’uniforme. Il a dit sans chichi « d’accord pour demain » en s’éclipsant. Nous les avons revus au bar, le soir même, un enfant dans les bras. A renfort de surenchère de tournées, l’avocat et ses amis avaient couvert notre table de cadavres d’Aguilla, la bière locale. En sortant de ce bar, Ernesto nous a salués et, ironique, a lancé : « Comme ça, vous allez entretenir la guerre ! ». Le patron des brasseries Aguilla est aussi le propriétaire des boissons gazeuses Postobon et du groupe de communication Caracol, l’homme le plus riche de Colombie…

 

Gracieuse, la femme du chef guérillero lui a emboîté le pas, son gosse dans les bras. Elle était superbe, de celles que je voulais rencontrer. Daniel aussi, mon ami photographe. Dans ce chahut éthylique, il m’a lancé un clin d’œil enjoué, persuadé qu’il était du trouble que causeraient ses futures images. Il les avait déjà en tête. Nous ressentions effectivement un dérangement, le fruit d’un sentiment mitigé où se confond répulsion et admiration. C’est un drôle d’état qui, en Colombie, défie les journalistes lorsqu’ils discutent aimablement avec des guérilleros. Ils sentent le piège de n’y voir que la pure lignée du Che Guevara ou, à l'extrême, de répugnants terroristes d’une organisation qui a des centaines de morts sur la conscience..."

Paz !

 

 

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