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9 août 2013 5 09 /08 /août /2013 17:35

C'est difficile de décrire un chant amérindien kuna, tellement il semble insignifiant d'en isoler la tonalité de l'ambiance qu'il créé et dans laquelle il se diffuse. C'est une sorte de litanie assez monotone et d'une sonorité ondulante, psalmodiée par une voix masculine articulant à peine. Il s'agit de celle d'un sahila, le chef spirituel et coutumier d'une communauté kuna. Parfois, un timbre plus grave l'accompagne sans prononcer de mots, juste en fredonnant un air. Soudainement, des voix plus fortes, plus autoritaires aussi, crient un court refrain qui supplante un bref instant ce chant sacré. Elles proviennent de la périphérie de la grande hutte communautaire où se déroule l'événement dans la pénombre et convergent vers le cœur enfumé de l'assemblée où se trouvent les sahilas couchés ou assis sur leurs hamacs allumant dans temps à autre une cigarette. Les hommes qui lancent ces brefs messages sont des genres de policiers kunas, les suar ibgana. Ils n'ont pas de képis. Leur signe distinctif est leur canne, un joli bâton sculpté dont le pommeau représente souvent une tête de perroquet ou d'aigle, le long duquel s'entortille parfois un serpent en relief. Ces policiers passent dans l'assistance où la communauté est assise sur des bancs tournés vers les chanteurs. Ils surveillent l'attention qui est portée aux sahilas et réveillent éventuellement l'auditoire trop assoupi dont la présence est obligatoire. Une absence peut-être punie, notamment d'une amende, voire, si elle est répétée, d'une peine plus embêtante comme une interdiction provisoire de voyager. Nos amis amérindiens, Pablo et Santiago, nous avaient dit ce jour-là que les sahilas chanteraient sur le thème d'un des mythes fondateurs kuna : une histoire de mensonge proféré par un crapaud à deux frères jumeaux. Un instituteur de l'île de Sugdup m'a un jour exposé ce conte dont j'ai malheureusement oublié l'enchaînement. En revanche, nous avons trouvé sur l'île de Wichubwala une mola représentant cette histoire que nous avons punaisé dans la cabine du fond du Basta.

    mola mythe bd

 

[La mola est l'art particulier des indiennes kunas qui consacrent des heures à coudre ces « tableaux » constitués de plusieurs couches de tissus de différentes couleurs et dont elles ornent le devant et l'arrière de leurs chemisiers]. Pour connaître l'art et les traditions kunas, le blog de Michel Lecumberry est une excellente source. Ce Français est arrivé à la voile dans les îles San Blas il y a plus d'une une dizaine d'années, avec sa femme Coco. Fascinés par la culture kuna et le charme des îles San Blas que ces amérindiens administrent de façon autonome, ils ne sont jamais plus repartis du Panama. Son livre qu'il nous a offert « San Blas, molas et traditions kunas » (Tsango-publications) a trouvé une place de choix dans la bibliothèque du bord. Puis Michel nous a conseillé d'aller à Mamitupu et de ne pas oublier d'y saluer un certain Pablo. Nous nous étions arrêté en escale plusieurs fois sur cette île avant d'y être invités à cet événement si important pour les Kunas : le Congrès général annuel de leur culture. Dans la grande hutte communautaire de Mamitupu, les 49 sahilas présents, venus avec leur délégation de toutes les îles des San Blas, vont chanter à tour de rôle pendant cinq jours. Comme le chant de ces chefs est très imagé, truffé de métaphores, Pablo et Santiago nous ont assuré que même si nous parlions leur langue, nous n'y comprendrions rien. Après environ une heure et demi de cette psalmodie mystérieuse, c'est donc le argar qui a rendu intelligible les paroles du chef à l'auditoire kuna. Sorte de traducteur, cet autre personnage important au sein de la communauté, interprète et résume ce qu'a chanté son prédécesseur. Pour nous, qui ne connaissons pour l'heure qu'une dizaine d'expressions kunas, son discours fût une nouvelle mélopée plus cadencée. J'ai pensé en l'écoutant à une sorte de rap kuna tellement la verve de ce argar là semblait fluide, sans aucune hésitation. « C'est l'un de nos meilleurs orateurs », nous a expliqué Pablo. Pablo et sa femme Yacinta tiennent un petit hôtel dans le style kuna constitué de trois cabanes en palmes. Avec Santiago, Pablo comptait parmi l'équipe organisatrice de cet événement qui a demandé une grosse logistique : nourrir et héberger à Mamitupu, une toute petite île déjà densément habitée, quelques 250 personnes supplémentaires pendant cinq jours.

Mamitupu BD

Quelques temps avant l’événement, lors de notre précédente escale à bord de Basta, en secrétaire de la commission organisatrice du Congrès de la culture, Santiago, accompagné du Sahila de Mamitupu, nous avait présentée une lettre très poliment tournée. Elle sollicitait la générosité des voyageurs pour une petite donation qui permettrait de nourrir autant de monde. Nous avions alors remis à Santiago un billet de vingt dollars, puis, de retour sur l'île après un bref séjour à la frontière colombienne, revenus pour assister à ce congrès, nous avions amener dix kilos de sucre sachant qu'une pénurie de cette denrée avait sévi dans la zone : le bateau-magasin colombien qui achète les noix de coco aux Kunas -leur principale activité économique- et leur vend des denrées alimentaires ne passait plus depuis quelques semaines. « Les Kunas ont perdu l'habitude de planter de la canne à sucre », regretta ce jour là Pablo. Mamitupu est l'une des communautés amérindiennes restées des plus traditionnelles dans les San Blas. Chaque matin, à l'aube, depuis le mouillage, nous y regardons des dizaines de pirogues à voiles partir vers le continent où les familles cultivent sur leur lopin du manioc, des bananes plantains, des ananas, parfois aussi un peu fruits à pain et de citrons verts. Durant le Congrès, nous avons goûté à la cuisine kuna dans la grande hutte-cuisine communautaire avec tous les sahilas, invités à déguster une énorme assiette de soupe de riz agrémentée de bananes et de viandes fraîchement chassés par les hommes dans la montagne : du sanglier, du lapin, des gros rongeurs, de l'iguane... Lorsque que nous avons quitté Mamitupu, Santiago nous a remis une lettre très officielle signée par lui-même en tant que « secrétaire de la commission organisatrice du congrès de la culture kuna » et par le « sahila du peuple ». Elle est rédigée avec application à la main sur une feuille d'écolier et nous remercie en une tournure très courtoisement kunas : Au nom des autorités kunas de Mamitupu, elle nous souhaite de « brillantes réussites et beaucoup de prospérité dans nos fonctions et activités quotidiennes ». « Remercie [nos] personnes distinguées pour leur noble et louable geste qui [nous] a toujours caractérisé et pour [notre] esprit noble et infatigable toujours disposé à aider les communautés kunas ». Nous la gardons bien précieusement. « C'est un si grand honneur pour nous ! » avons-nous notifié à nos amis Santiago et Pablo en la recevant très émus.

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