Carnet de bord de deux journalistes en voilier
Au Maroc, notre sujet portait sur la lutte contre le sida, un épisode supplémentaire à la série de reportages sur ce thème entamée en Roumanie pour le compte d’un réseau associatif. Préparant ce reportage, grâce au réseau wifi de la marina de Rabat, nous sommes vite tombés sur cet extrait de vidéo en libre accès sur Internet. Sur le coup, nous avons été étonnés. Etonnés très positivement :
« C’est rudement bien ce qu’ils font cette ONG marocaine ! »
A l’écran, on voyait une jeune fille voilée enfilée avec la bouche (sans les mains s’il vous plait !) une capote sur un godemiché. Il s’agissait là de l’un de ces sexes de démonstration qu’utilisent les associations de lutte contre le sida pour promouvoir l’usage du préservatif et exposer la manière de bien l’utiliser.
La jeune fille voilée – que nous avons rencontrée quelques jours plus tard à Casablanca – s’adressait à une audience de travailleuses du sexe marocaine. Elle leur disait :
« Les clients (souvent réticents au préservatif) aiment quand on leur met comme ça ».
Elle leur donnait des arguments pour négocier le port de la capote.
Sauf que l’extrait de vidéo trouvé par hasard sur le Net était totalement décontextualisé. On n’y comprenait ni la vulnérabilité de l’audience de la jeune fille à la maladie, ni l’enjeu en terme de santé publique.
Au Maroc, la prostitution n’est pas supposée exister. Elle est interdite. Sauf qu’elle existe comme partout dans le monde. (13% des prostituées sont des « célibataires vierges » qui ont toujours leur hymen). Il n’est pas nécessaire d’enquêter des mois pour comprendre que pour avoir le droit d’exercer leur métier malgré tout, les prostitués versent un pourcentage sur leurs passes aux policiers…
La vidéo de la jeune fille voilée a d’abord été diffusée sur le site de l’Agence France Presse. Elle avait été réalisée par le correspondant de l’AFP à l’occasion de la 5ème conférence francophone VHI/Sida à Casablanca en mars. Le sida était enfin d’actualité. Les ONG marocaines avaient ouvert leurs portes aux médias. La jeune fille voilée ne s’était pas méfiée. Elle avait réalisé son boulot de prévention avec dévouement, comme elle le fait habituellement bénévolement.
Pour l’AFP, j’imagine que ces images étaient une sorte de scoop. L’image choc cassait à sa façon les préjugés, alors qu’on était, en France, en plein débat sur l’interdiction du port du niqab. L’agence s’est empressée de diffuser ces images peu banales. Mais l’AFP a-t-elle auparavant pesé toutes ses responsabilités ?
La vidéo a été détournée, coupée et utilisée par ceux qu’on appelle au Maroc les « barbus ». Les extraits de la video de la jeune fille voilée et du godemiché se sont multipliés sur le Net. La presse conservatrice s’est emparée de l’affaire. Des fatwas ont été émises contre l’ONG de lutte contre le sida marocaine. La jeune fille voilée a été menacée. Elle a dû se cacher plusieurs semaines. Se faire oublier…
Elle était de retour quand nous avons effectué notre reportage. Exceptionnellement, nous avons pu photographier une séance de prévention auprès des travailleuses du sexe marocaines. Une séance sans capotes. Sans bite. Au Maroc, montrer des préservatifs aux caméras est devenue impossible. Pour le moment.
Alors nous tirons notre chapeau à ces jeunes filles bénévoles téméraires de Casablanca. Et à ces jeunes militants rencontrés Marrakech aussi. Eux font de la prévention auprès des « hommes qui ont des relations avec des hommes » et qui se prostituent. Au Maroc, pour ceux-là c’est double peine : l’homosexualité est interdite et fermement punie de prison…
Les douaniers de Rabat, comme ceux de Tanger, semblent avoir aimé la couleur violette du Basta. A notre départ, ils nous ont gâtés de la visite d’un chien. Pas un molosse féroce. Plutôt une sorte de Rantanplan : l’animal avait peur de sauter à bord.
« Il lui faut une passerelle » a dit le chef.
La nôtre étant au fond d’un coffre, nous lui avons répondu que nous n’en avions pas.
Puis, une fois à bord, le toutou renifleur ne voulait pas descendre dans le carré.
« Ces marches sont trop abruptes », a ajouté le sous-chef.
Daniel a dû prendre Rantanplan dans ses bras pour le poser dans le bateau où l’odeur d’eau de javel lui a piqué le nez… Rien que de la javel ! Alors Basta, tout propre mais plein de poils de chien, a pu mettre les voiles vers les îles Canaries…