Carnet de bord de deux journalistes en voilier
Le flash info podcasté ce jour-là nous a réveillé aussi brutalement qu'un coup de massue. C'était la voix du correspondant de Radio France qui retentissait dans Basta. Celui-ci vient de publier un livre assez racoleur qui brosse dans le sens du poil tout ce que les médias européens aiment généralement entendre sur Chavez.
Nous étions à la marina de Caraballeda, à quelques kilomètres de Caracas. Depuis trois mois, nous parcourons les campagnes et les quartiers urbains accrochés tant bien que mal aux montagnes. Nous complétons notre travail commencé l'an passé dans ce pays où nous étions déjà restés six mois. Or, nous voilà sidérés par les propos du correspondant français « qui connaît bien le pays » selon la présentatrice. Mais quel pays ? Apparemment, nous ne sommes pas dans le même.
Le Venezuela qu'il décrit ce jour-là ressemble à un pays en guerre. Des "chavistes", « car ils portent des chemises rouges, et généralement les gens ainsi vêtus sont des chavistes » auraient attaqué en différents endroits des supporters de l'opposition. En réalité, il fait d'une petite anicroche très locale dont la presse nationale parle à peine, un événement qui appuie sa thèse : le pays serait au bord du chaos. C'est ainsi qu'il conclura un autre des ses papiers radio.
Beaucoup de journaux du monde entier ont spéculé sur un scénario violent à cause d'élections soit disant tronquées d'avance. Pourtant, tout s'est passé pacifiquement. Les nombreux observateurs internationaux ont avalisé l'un des systèmes de vote les plus surs, beaucoup plus moderne que le notre. Certes, un système électronique, mais doublé d'une sortie papier, également comptabilisée (donc un système double électronique/manuel), qui plus est, renforcé par la prise de l'empreinte digitale et un trempage du doigt dans une encre indélébile tenace empêchant de voter deux fois : un très bon système. Les Vénézueliens en âge de voter l'ont fait à 81%. Nombreux étaient dans les rues toute la journée et restaient joyeusement près des centres de vote en soirée pour s'assurer que tout allait bien, attendre ensemble les résultats sans qu'il y ait d'incidents importants à signaler. Une véritable leçon de démocratie.
Pendant que la plupart des journaux occidentaux s'évertuent à dépeindre un Venezuela empreint du pire régime dictatorial, nous parcourons le pays fascinés par la vivacité de cette démocratie, jeune, effervescente, intransigeante. « La démocratie est au Venezuela ! » pourrait être le titre du nouveau livre texte et photos que nous préparons.
Alors que les médias vilipendent la politique de Chavez, manipulant les chiffres (France 2 est allé jusqu'à affirmer que 80% de la population vivait sous le seuil de pauvreté avec un correctif par la suite : clic là, et si t'en veux encore : re-clic !), nous allons au cœur d'assemblées populaires, dans des quartiers, dans des usines (un de nos reportages ici ), à la campagne aussi. Ces réunions régulières durant lesquelles les citoyens vénézuéliens discutent de leurs nécessités, votent à main levée, recherchent des solutions ensemble, montent des projets, prennent eux-même en charge leur réalisation... sont ce que Chavez appelle le « pouvoir populaire ». Il veut lui transférer directement des compétences : une démocratie participative est en train de devenir effective sur la base de « communes » organisées.
Non pas que tout soit au mieux dans le meilleur des Venezuela. Beaucoup de choses ne vont pas. Beaucoup d'erreurs sont à corriger. Les plus chavistes le disent ouvertement et protestent sans retenues. Ce pays est justement un laboratoire démocratique où les gens débattent perpétuellement. Alors, quand le correspondant de Radio France évoque des relents des années 30, on rigole amèrement. Franchement, ils sont où les bruits de bottes ? En Amérique latine ou en Europe ? Qui a une extrême droite qui dépasse les 15% ? Et puis, ici, dans ce « goulag » tropical, que cela plaise ou non, la consommation est frénétique, la pauvreté et le chômage sont en baisse, la croissance qui avait manqué est maintenant en hausse, une bonne partie de la jeunesse qui a fait amplement la fête après les résultats du scrutin se sent pousser des ailes. Décidément, ce Chavez est un danger : il montre un chemin si différent des politiques d'austérité ailleurs imposées...
Basta entame son quatrième mois au pays du « socialisme du XXIème siècle ». Nous finissons nos reportages en textes et en images pour notre projet de livre : un récit de voyage dans un Venezuela très différent de ce que vous êtes habitués à entendre...
Prochainement, nous mettrons le cap à l'Ouest. Direction : la Colombie !