Carnet de bord de deux journalistes en voilier
Samedi 8 décembre, départ en fanfare, suivi par les envoyés spéciaux, Eric Julian au micro et Jessica David à la photo. Ils mitraillent. A bord, jusqu’à Joinville le pont, trois courageux équipiers (Sarah, Géraldine et Fred) ont revêtu leurs cirés. Il pleut.
Il va beaucoup pleuvoir pendant trois jours.
La Marne est en crue. L’eau est si haute que certaines écluses sont fermées. Dans ce cas, les barrages sont ouverts. Comme nous remontons le courant, nous devons les passer moteur à fond. A Mery sur Marne, il y a quatre nœuds et demi de courant contre (soit 8 kilomètres /heure). Basta franchit le flot très lentement, passant tout juste les remous.
Sur certains tronçons, nous activons nous même les portes des écluses et le sassement grâce à une télécommande remise par les services fluviaux. C’est moderne. Cela permet d’être autonome. De ne pas attendre pour passer. Mais la Marne charrie des troncs, des branches. A l’occasion, ces amas viennent bloquer les portes des écluses. C’est beau la machine. Mais ça ne remplace pas l’homme ! « A qui l’dites-vous ! On n’arrête pas de le leur expliquer. Ils ne comprennent pas ! », grogne l’un de nos dépanneurs. Il préférerait écluser que dépanner.
A part quelques arrivées nocturnes à l’aveuglette sur des quais à faible tirant d’eau et deux ou trois talonnages, on commençait presque à s’ennuyer.
Jusqu’au canal qui joint la Marne à la Saône. Il rallie Vitry-le-François à Maxilly en traversant la Champagne sur 224 kilomètres.

Il y a 114 écluses à passer dont une bonne partie s’ouvre et se vide encore manuellement. Après Joinville, les éclusiers se relaient donc pour accompagner le bateau, le suivant d’écluses en écluses, en voiture ou en mobylette.

Sont sympas les éclusiers. « Vous allez à Marseille ! Dire que nous z’aut’es, on reste toujours là ! », lance le premier. Triste histoire d’un suivant : il a perdu son fils de 15 ans tombé dans l’écluse « Y m’en reste bien un autre (fils), mais vivre à l’écluse, c’est plus pareil…. » Un prochain qui veut déjeuner à midi pile, laisse le Basta en plan dans un bief sans quai pour s’amarrer. Normal, il a encore douze pères Noël à accrocher aux murs de sa maison.
Jolies petites maisons que ces bâtisses de deux étages au toit bien pentu où parfois un ou deux nains de jardin rigolent à notre passage.
Bernard, le père de Daniel, a passé sa jeunesse à celle du Pouillot sur la commune de Hume où sa mère était éclusière. Pendant une centaine de kilomètres, accompagné de Juliette sa femme, rêveur, il a tiré des bouts, il est monté à l’échelle, a mouliné avec les éclusiers –souvenirs de jeunesse : Bernard, en culotte courte, faisait des bras de fer à la manivelle avec son frère. Sauf qu’il n’a pu arriver à son écluse de Proust à cause du grand froid. « Le plateau de Langre, précise-t-il, est l’un des plus froids de France ! ». Ah bon.