Carnet de bord de deux journalistes en voilier
Nous voilà donc en Grèce. Ce pays qui, étonnement, n’est pas uniquement fait de volets bleus, de chats errants et de vielles dames vêtues de noirs, mais aussi des jeunes révoltés, d’agriculteurs indociles et d’une flopée d’anarchistes, entre autres.
Quelle connerie la mer ! Il faut être con pour prétendre aimer cela… Deux heures de sommeil, cela suffit à peine à se reposer. Ce bref repos est du coup si nécessaire à l’autre que l’on hésite à le réveiller en cas de nécessité. Et le respect de ce sommeil du coéquipier n’est pas seulement une question d’apitoiement sur son sort physique, il sert à l’intérêt commun de l’équipage. Plus tard, le baromètre est progressivement passé de 1006 à 1116. Il a fait un temps printanier. Nous étions en t-shirt. Au moteur. Plus de vent. Pétole. Il fallait aussi barrer. Il est vrai que naviguer en hiver en Méditerranée c’est un peu : Pilos ou face ! Les derniers 60 milles, le vent s’est levé. Cette fois-ci presque dans la figure. Nous étions au près serré. Par force 7. Grand frais. Dans les vagues. Nous sommes arrivés heureux comme Télémaque à Pilos où Daniel à commencé à lire « Homère » alors que j’entame « L’anatomie de l’errance » de Bruce Chatwin. Le titre de ce livre est tiré d’une réflexion de Pascal sur l’homme assis tranquillement dans sa chambre. La thèse est à peu près la suivante, résumé par l’auteur : en devenant humain, l’homme a acquis en même temps que la station debout et la marche à grandes enjambées, une « pulsion » ou instinct migrateur qui le pousse à marcher sur de longues distances d’une saison à l’autre. Cette pulsion est inséparable de son système nerveux et, lorsqu’elle est réprimée par les conditions de la sédentarité, elle trouve des échappatoires dans la violence, la cupidité, la recherche du statut social ou l’obsession de la nouveauté… Est-ce cette « anatomie de l’errance » qui nous fait aller en mer malgré tout ?